Dans les rues de la Martinique, de la Guadeloupe, de Trinidad ou de Grenade, certaines silhouettes ne passent jamais inaperçues. Elles avancent lentement, brillantes de sirop noir ou couvertes d’huile, chaînes au poing, langue tirée, muscles tendus, regard incandescent. Ce sont les Nèg Gwo Siwo et les Jab Jab — deux figures emblématiques du carnaval caribéen, deux manières de dire l’histoire, la douleur, la résistance et la joie. Deux corps qui parlent quand les archives se taisent.
Le Nèg Gwo Siwo : la peau enduite comme un manifeste
En Martinique et en Guadeloupe, le Nèg Gwo Siwo est recouvert d’un sirop épais, noir et luisant, fabriqué à partir de mélasse. Ce n’est pas un simple déguisement : c’est une transformation. Le corps devient sculpture, apparition, mémoire vivante. Le noir brillant évoque la canne, le sucre, la sueur, les nuits sans fin de l’habitation. Mais il évoque aussi la beauté, la puissance, l’inversion des rôles : celui qui était réduit à l’ombre devient figure centrale, imposante, indomptable.
Le Nèg Gwo Siwo marche lentement, souvent en silence, parfois en grognant. Il s’approche du public, joue avec la peur, la fascination, le rire. Il rappelle que le carnaval n’est pas seulement fête : c’est un espace où l’histoire se rejoue, où les corps reprennent ce qu’on leur a pris.
Le Jab Jab : l’esprit de défi et de liberté
À Trinidad, Grenade et dans une partie de la diaspora, le Jab Jab — contraction de “diable” — est une figure cousine. Le corps est enduit d’huile, de peinture ou de mélasse, parfois orné de cornes, de chaînes, de fouets. Le Jab Jab n’est pas un démon au sens chrétien : c’est un esprit de défi, un symbole de liberté sauvage, un rappel que le carnaval est né dans la confrontation avec l’ordre colonial.
Le Jab Jab danse, crie, tire la langue, claque son fouet. Il joue avec la transgression, renverse les codes, se moque des puissants. Là où le Nèg Gwo Siwo impose une présence presque cérémonielle, le Jab Jab explose dans une énergie brute, théâtrale, indisciplinée.
Deux traditions, une même racine
Même si leurs formes diffèrent, les deux figures partagent une même matrice : la mémoire de l’esclavage et la volonté de la dépasser. Elles rappellent que le carnaval caribéen n’est pas une copie tropicale du carnaval européen, mais une création propre, née de la résistance, de la créativité et de la nécessité de survivre.
Le noir du sirop ou de l’huile n’est pas un effacement : c’est une revendication. Une manière de dire : « Nous sommes là, entiers, visibles, indestructibles. »
Un patrimoine vivant, en constante réinvention
Aujourd’hui, Nèg Gwo Siwo et Jab Jab continuent d’évoluer. Les jeunes générations s’en emparent, les réinterprètent, les modernisent. Les réseaux sociaux amplifient leur présence, les festivals les invitent, les chercheurs les étudient. Mais au cœur de cette évolution, une chose demeure : ces figures ne sont jamais décoratives. Elles portent un poids, une histoire, une vérité.
Elles rappellent que le carnaval caribéen est un espace de liberté totale, mais aussi un lieu où l’on se souvient. Un lieu où l’on rit, où l’on danse, où l’on crie — et où l’on guérit.